Roman

"Le coeur converti", de Stefan Hertmans

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« Ils arrivent en claudiquant jusqu’à sa maison – juste à côté de l’endroit où moi, mille ans plus tard, j’ai passé des étés à lire sans me douter de rien et où je me suis senti plus heureux que nulle part ailleurs en ce bas monde. »

Au XIème siècle, Vigdis Adélaïs, fille de Normands aisés, intellectuellement éduquée – fait assez rare pour être souligné ! -, est promise à un avenir sans nuages. A Rouen, chrétiens et juifs cohabitent mais ne se fréquentent évidemment pas. Et pourtant, Vigdis vit un amour fou avec David Todros, fils du Rex Judaeorum de Narbonne, venu étudier à la yeshiva rouennaise chez d’éminents érudits.

Comment les jeunes gens pourraient-ils vivre leur amour interdit ? Comment cette relation a-t-elle-même pu commencer ? Nul ne le sait. Néanmoins, Vigdis et David vont se rencontrer en secret, puis se résoudront à fuir la vindicte paternelle, ainsi que la réprobation et la fureur populaires qui ne manqueraient pas de s’abattre sur eux.

La base de ce roman ambitieux est historique, mais ténue : une lettre de recommandation d’un rabbin consultée à Cambridge et attestant de la véracité des faits est reproduite et traduite dans le récit. Le narrateur décide alors de reconstituer le trajet extravagant, périlleux, mais indispensable, accompli par les amoureux quittant Rouen pour Narbonne. Traqués par des chevaliers chrétiens à la solde du père de Vigdis, les jeunes gens doivent pourtant encore fuir Narbonne et se réfugier dans un village perdu aux confins du Vaucluse : Monieux. Ce Monieux où le narrateur cherche leurs traces mille ans plus tard, ce village agrippé au flanc de la montagne qui vit divisé, au XIème siècle, entre les deux communautés antagonistes. Une étincelle mettrait le feu aux poudres ! Or des étincelles, il n’en manque pas. Prenons pour preuve l’armée de Raymond de Toulouse constituée pour la grande croisade ; elle se met en marche après l’été 1096 !

Effrayante tragédie que l’existence de cette femme, appelée Vigdis, puis Hamoutal/Sarah, et vacillant entre deux croyances ! Terrifiante époque que ce XIème siècle secoué par les misères sociales, les fanatismes religieux, les terreurs populaires !

La fragilité de la lettre de recommandation est indubitable, comme sont indubitables les événements établis. Appuyé sur la paradoxale union de cette faiblesse et de cette solidité, le narrateur procède à une reconstitution passionnante et réfléchie du voyage effectué. Comment franchir les fleuves et les rivières, nombreux en ces contrées normandes, sans les ponts et les infrastructures que nous connaissons aujourd’hui ? Par quels chemins obscurs circuler pour éviter les « routes » empruntées par les pèlerins, les saltimbanques, les brigands et les chevaliers ? De quelles villes, de quels villages faut-il se garder ?

Non content de retracer en pensée l’hypothétique trajet, le narrateur l’accomplit réellement et s’efforce de comprendre, d’imaginer, alliant recherche rigoureuse et « empathie créative ». Le télescopage initial des deux époques surprend le lecteur et contribue également à marquer de son sceau ce magnifique Cœur converti.

HERTMANS Stefan, Le cœur converti, Gallimard, 2018

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